- Le procès du duc de La Force, mené entre février et juillet 1721, révèle les dérives d’une partie de l’élite sous la Régence.
- Ce pair de France fut accusé de commerce clandestin de thé et de porcelaine, enfreignant les règles des corporations marchandes parisiennes.
- Une étude historique menée par Nicolas Lyon-Caen et Mathieu Marraud analyse cette crise précurseur des contestations du XVIIIe siècle.
- L’affaire illustre la défense souveraine de l’économie locale face aux pratiques de monopole des puissants de l’époque.
Un scandale d’État sous la Régence de Philippe d’Orléans

Après la mort de Louis XIV, la France de la Régence traverse une période de profonde mutation économique et de relâchement moral, marquée notamment par la folie spéculative du système de Law. C’est dans ce climat délétère qu’éclate, entre février et juillet 1721, une affaire qui va ébranler les fondements de la société d’Ancien Régime : le procès du duc de La Force. Ce personnage considérable, duc et pair de France, ministre et proche ami du Régent, se retrouve sur le banc des accusés pour un motif d’une étonnante trivialité : le commerce clandestin de denrées coloniales, en l’occurrence du thé et de la porcelaine de Chine. Ce procès retentissant met en lumière la dérive d’une haute noblesse déconnectée de ses devoirs traditionnels et tentée par le gain spéculatif. L’accusation de monopole et d’accaparement (« monopole » étant alors synonyme de stockage illégal pour faire monter les prix) choque profondément l’opinion parisienne de l’époque, habituée à voir les ducs servir l’État par les armes ou la diplomatie, et non par le commerce de détail.
La révolte légitime des corporations marchandes de Paris
Face à ce comportement jugé indigne de son rang, ce sont les marchands et épiciers parisiens qui montent au créneau pour défendre leurs droits historiques. Sous l’Ancien Régime, l’économie est structurée en corporations et jurandes, des corps intermédiaires protecteurs qui garantissent la qualité des produits, la loyauté de la concurrence et la régulation des prix. En s’adonnant au commerce clandestin sans respecter ces règles, le duc de La Force contourne les octrois et affaiblit les structures économiques de la capitale. Les corporations de métiers apparaissent ici comme le rempart de l’honnête commerce face à la rapacité des spéculateurs de la Cour. Les travaux historiques de Nicolas Lyon-Caen et Mathieu Marraud, tous deux chercheurs au CNRS, soulignent à quel point ces corporations n’étaient pas de simples organisations professionnelles obsolètes, mais de véritables pouvoirs politiques locaux capables de s’opposer aux abus de la noblesse pour protéger l’économie de subsistance et l’équilibre social de Paris.
Le choc judiciaire de l’année 1721
Le procès qui se tient durant le premier semestre de 1721 stupéfie les contemporains par le contraste saisissant entre le prestige de l’accusé et la nature infamante de ses activités. Voir un pair de France poursuivi par des merciers et des épiciers constitue un précédent inouï qui menace directement le principe de la hiérarchie sociale tripartite. La justice royale se retrouve contrainte d’arbitrer un conflit qui menace la stabilité politique du royaume. L’accusation d’accaparement de denrées, dans un contexte de crise financière majeure liée à la banqueroute de Law l’année précédente, prend une dimension hautement politique. Pour le peuple parisien, les agissements du duc de La Force sont le symbole d’une élite cosmopolite et financièrement prédatrice qui ruine les petits commerçants pour accumuler des fortunes indues au détriment du bien commun.
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Aux sources de la contestation sociale du XVIIIe siècle
L’analyse fine de cet épisode montre que l’esprit de contestation de l’ordre social n’est pas né uniquement des écrits philosophiques de la fin du siècle, mais s’est d’abord structuré autour de la défense des libertés concrètes et des traditions locales. Comme le démontrent Nicolas Lyon-Caen, auteur de travaux remarqués sur le jansénisme parisien, et Mathieu Marraud, spécialiste de la noblesse et du pouvoir marchand au XVIIIe siècle, la fronde contre l’absolutisme s’est nourrie de cette résistance du corps social traditionnel. Bien avant les Lumières, le monde de la marchandise parisienne revendiquait une souveraineté face à l’arbitraire aristocratique. Ce procès de 1721 ouvre la voie à un siècle de frondes parlementaires et populaires où la défense du droit coutumier et des corporations sert de bouclier contre les dérives d’une monarchie de plus en plus centralisatrice et influencée par la haute finance naissante.
Une leçon historique sur la responsabilité des élites
Avec le recul de l’histoire, l’affaire du duc de La Force résonne comme un avertissement pour les sociétés contemporaines. Lorsque l’aristocratie, qu’elle soit de sang hier ou financière aujourd’hui, abandonne son rôle de guide et de garante de l’ordre moral pour se livrer à la spéculation sauvage, elle perd toute légitimité aux yeux du peuple. La destruction des corps intermédiaires et des régulations économiques locales produit inévitablement le chaos social et la révolte. En préférant le profit individuel au service de la patrie, le duc de La Force a fissuré le socle de confiance qui unissait les Français à leurs dirigeants. Ce travail de recherche historique salutaire rappelle que la défense de l’économie réelle, enracinée et réglementée, demeure le meilleur garant de la paix sociale et de la souveraineté nationale face aux assauts de la cupidité mondialisée avant l’heure.