p>L’univers feutré du marché de l’art a été secoué par un événement des plus inattendus, à quelques heures seulement d’une vente cruciale. Samedi 21 mars, alors que les collectionneurs du monde entier s’apprêtaient à voir passer sous le marteau un chef-d’œuvre oublié, le Journal officiel a annoncé une nouvelle qui a gelé les enchères : le Portrait de Susanna Pfeffinger en buste de trois-quarts vers la gauche (1517) d’Hans Baldung Grien, estimé entre 1,5 et 3 millions d’euros, venait d’être classé Trésor national. Ce dessin d’une rare préciosité, issu de la main d’un maître de la Renaissance allemande, devait être mis en vente le lundi 23 mars à l’Hôtel Drouot. Une décision de dernière minute qui a contraint Beaussant Lefèvre & Associés et le cabinet d’expertise de Bayser à reporter l’événement, les vendeurs souhaitant désormais mener des négociations dans un cadre privé, loin de l’effervescence des enchères. Cette intervention in extremis du ministère de la Culture témoigne de l’importance capitale de cette découverte pour le patrimoine artistique français.

Maîtrise et Rareté : L’Art de Baldung Grien
Hans Baldung Grien (1484/85-1545), élève de Dürer, se révèle ici dans toute sa maestria. Ce portrait féminin à la pointe d’argent est une véritable prouesse technique et esthétique. Le modèle, Susanna Pfeffinger, épouse de Friedrich Prechter, marchand-banquier strasbourgeois lié à l’artiste, est représenté de trois-quarts, en buste, parée d’un élégant bonnet, d’une mentonnière et d’une robe couvrant son cou. La Commission consultative des trésors nationaux n’a pas manqué de saluer la maîtrise inégalée de la technique de la pointe d’argent. Hans Baldung a employé une pointe métallique en laiton recouverte d’argent, un outil exigeant une sûreté du tracé quasi absolue. Apprise auprès de son maître Albrecht Dürer, cette méthode, également décrite par Léonard de Vinci dans son Traité de la peinture, n’autorisait que très peu de corrections. Un unique repentir est d’ailleurs discernable sur l’œuvre, un subtil prolongement de l’épaule du modèle, témoignant de la précision quasi divine de l’artiste.

Une Histoire Strasbourgeoise et Familiale
Exécuté sur un papier préparé à la poudre d’os, ce dessin est emblématique de l’art de Baldung Grien à son apogée. Il s’agit, selon les experts, du seul dessin du maître conservé en mains privées en France. Son histoire est intrinsèquement liée à celle de Strasbourg, ville où Hans Baldung Grien s’était installé en 1509 et où il fréquentait les élites locales. Ayant acquis le droit de bourgeoisie et intégré la Guilde des peintres, l’artiste y établit son atelier, répondant à de nombreuses commandes pour une clientèle fortunée. Ce portrait fut réalisé en 1517, au moment même où Baldung Grien, tout juste revenu de Fribourg-en-Brisgau où il avait achevé le maître-autel de la cathédrale, était au sommet de sa gloire et de sa reconnaissance. Pendant près de cinq siècles, l’œuvre a traversé les générations, se transmettant sans interruption au sein de la descendance des Pfeffinger, un secret préservé au cœur d’une histoire familiale.