- Le gouvernement français appelle le Kremlin à revenir sur sa décision de placer sous administration temporaire les actifs d’Auchan et de l’ex-Leroy Merlin.
- Ces intérêts économiques ont été confiés à la société russe L.E.V. Management, dirigée par un général du ministère de l’Intérieur.
- Ce coup de force contre les enseignes de la famille Mulliez et le suisse Nestlé rappelle la spoliation subie par Danone en 2023.
- Le groupe Auchan emploie encore plus de 33 000 collaborateurs en Russie, répartis au sein de 241 magasins.
Le coup de force du Kremlin contre nos fleurons nationaux

La tension diplomatique et économique entre Paris et Moscou franchit un nouveau palier critique. Le gouvernement français a officiellement exhorté le Kremlin à revenir sur sa décision unilatérale de prendre le contrôle des actifs de plusieurs grandes entreprises européennes, dont les géants français Auchan et l’ex-Leroy Merlin. Cette mesure de rétorsion, formalisée par un décret présidentiel signé par Vladimir Poutine, place les filiales de ces groupes sous une « administration temporaire » étatique. Pour justifier cette spoliation économique, Moscou invoque l’appartenance de ces entreprises à des nations jugées « inamicaux » depuis le déclenchement du conflit en Ukraine en 2022. Le transfert forcé de ces actifs sous tutelle publique russe s’apparente à une nationalisation déguisée de nos fleurons industriels. Cette décision brutale prive de fait les actionnaires européens de leur droit de regard et de gestion sur des structures patiemment bâties au fil des décennies.
Le dilemme historique des entreprises restées en Russie
Depuis le début des hostilités en 2022 et l’avalanche de sanctions occidentales qui a suivi, les multinationales françaises ont été confrontées à un choix cornélien. D’un côté, certaines enseignes comme Decathlon ont rapidement plié bagage en invoquant des ruptures logistiques insolubles. De l’autre, des piliers de la galaxie Mulliez, à l’instar d’Auchan, ont choisi de maintenir leur présence. Ce maintien leur a valu d’importantes critiques politiques en Europe, mais répondait à une logique de préservation des outils de travail et d’accompagnement des populations civiles. Auchan, implanté en Russie depuis 2002 sous le nom local « Achan », y représente une force économique colossale avec plus de 33 000 salariés et un réseau de 241 magasins, dont 62 hypermarchés. De son côté, l’ancienne filiale russe de Leroy Merlin avait opéré une transition complexe fin 2023 en étant cédée à une entité basée à Dubaï avant d’être renommée Lemana Pro. Quant au géant suisse Nestlé, également ciblé par le décret, il exploite six usines sur le territoire russe et y emploie environ 7 000 personnes. En choisissant de maintenir leurs activités pour préserver leurs outils de travail et leurs salariés, ces groupes font aujourd’hui face à la dure réalité de la géopolitique économique.
L’ombre de l’appareil sécuritaire russe sur la grande distribution
La mise sous tutelle de ces entreprises ne relève pas d’une simple réorganisation administrative de marché, mais d’une véritable reprise en main par l’appareil sécuritaire de l’État russe. Les actifs d’Auchan, de Lemana Pro et de Nestlé ont été confiés à une structure opaque baptisée « L.E.V. Management ». Fondée à la fin de l’année 2025 selon des enquêtes menées par la presse d’investigation indépendante locale, cette société est dirigée par Andreï Kraiouchkine, un haut fonctionnaire qui n’est autre qu’un général du ministère de l’Intérieur de la Fédération de Russie. Cette nomination hautement politique démontre la militarisation de la gestion économique par le régime russe. Face à cette situation sans précédent, la filiale russe d’Auchan a annoncé avoir sollicité des clarifications auprès des autorités locales, tandis que Nestlé déclarait évaluer ses options juridiques pour protéger ses droits et assurer la sécurité de ses employés. La nomination d’un haut gradé de la sécurité russe illustre la mainmise directe du pouvoir de l’État sur les intérêts privés européens.
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Le précédent Danone : la méthode éprouvée de la spoliation
Pour les observateurs financiers et les spécialistes de la Russie, cette mise sous tutelle ne laisse guère de place au doute quant à l’issue finale du processus. Les experts du cabinet d’analyse boursière Jefferies rappellent que cette pratique de l’administration temporaire constitue historiquement le prélude systématique à une vente forcée à vil prix ou à une expropriation pure et simple. Ce scénario catastrophe s’est déjà produit en 2023 pour le fleuron agroalimentaire français Danone ainsi que pour le brasseur danois Carlsberg. Leurs actifs russes avaient été saisis de la même manière avant d’être confiés à des proches du pouvoir ou à des hommes d’affaires fidèles au régime. L’histoire récente démontre que la formule de l’administration temporaire sert de prélude à des spoliations définitives au profit d’oligarques russes. Les entreprises concernées perdent ainsi la valeur comptable de leurs investissements sans aucune perspective de compensation financière équitable.
La diplomatie française face à ses limites économiques
Cette nouvelle crise illustre l’impasse de la diplomatie française et européenne face à la stratégie de rupture consommée de la Russie. L’appel de Paris demandant à Moscou de « revenir » sur sa décision montre le peu de leviers réels dont disposent les capitales occidentales. Les vagues successives de sanctions économiques, loin d’avoir fait plier le Kremlin, ont fini par créer un environnement hostile où les entreprises françaises restées sur place servent désormais d’otages économiques et de monnaie d’échange géopolitique. Pour notre souveraineté économique, ce dossier souligne la nécessité absolue de protéger nos champions industriels par des mesures de réciprocité claires, plutôt que de dépendre de cadres multilatéraux de plus en plus inefficaces face aux démonstrations de force des puissances étrangères. Face au fait accompli imposé par le Kremlin, la seule protestation diplomatique risque de s’avérer impuissante à protéger notre patrimoine économique à l’étranger.